Sylvielin's Blog

Chen Chieh-Jen : une pratique artistique comme moyen de résistance

texte par Sylvie Lin

Né en 1960 à Taoyuan à Taïwan, Chen Chieh-Jen a débuté sa pratique artistique dans les années quatre-vingt, l’époque où la loi martiale était encore en vigueur dans le pays. Dans cette ambiance lourde et contrôlée, Chen Chieh-Jen et certains artistes menaient des performances, parfois dans la rue, qui représentaient une provocation par rapport au système politique.

Entre 1987 et 1996, l’artiste s’est effacé de la scène artistique. A partir de 1996, il a repris son activité artistique, cette fois avec la photographie numérique. Dans la série intitulée ‘Revolt in the Soul & Body (Révolte dans l’âme et dans le corps)’, l’artiste s’approprie des photographies d’archives de supplices en y intégrant les images de son propre corps. Ces photographies retravaillées ont pour intérêt d’examiner les questions du regard, du pouvoir, de l’histoire et de la mémoire. Surtout, elles attirent notre attention sur ceux qui sont photographiés, c’est-à-dire les exécutés ou les torturés. Finalement, c’est les rapports entre le photographe et le photographié, entre le colonisateur et le colonisé et entre le dominant et le dominé qui sont au cœur des recherches de l’artiste.

Les mêmes problématiques se retrouvent dans les œuvres à venir de Chen Chieh-Jen. Ce sont des installations mono-écran dont les bandes sont souvent silencieuses, caractérisées par des gros plans sur des détails de personnages, d’espaces et d’objets, pour mieux décrire des situations où se trouvent des personnes défavorisées. Par exemple, dans ‘Lingchi : Echoes of A Historical Photograph/Torture : échos d’une photographie historique’ (2002), l’artiste s’approprie une photographie faite par un soldat français en Chine au début du 20ème siècle. Cette photo montre un homme en train de subir des tortures physiques, tout en étant entouré par des gens. Georges Bataille a parlé de cette photo dans son livre Les Larmes d’Eros. En outre, pour ce film, Chen Chieh-Jen s’est inspiré des écrits de l’historien français, Jérome Bourgon, sur le sujet de la torture. Dans le film, la caméra s’arrête longuement sur les yeux de la victime, celle-ci est représentée comme dans un état de transe. Des images ralenties renforcent encore la tension qui réside dans ce spectacle et dans l’acte de regarder.

Si ce film ainsi que beaucoup d’autres films de Chen Chieh-Jen font référence à des faits historiques spécifiques, ils ne se limitent pas dans une reconstitution de ceux-ci. Précisément, les films de Chen Chieh-Jen représentent un espace de fiction dont la constitution est basée sur certains événements. Dans ses films ou dans cet espace conjugué, sont convoqués et représentés les mémoires et les vécus des non-privilégiés. Par cette reconstitution quasi-fictionnelle, ses films incitent à une interrogation non seulement sur un événement passé mais aussi sur le présent, là où s’exercent encore le pouvoir et la domination sous des formes différentes. Par exemple, dans son film intitulé ‘Factory/Usine’ (2003), l’artiste a fait venir des femmes ouvrières dans une usine délaissée de Taïwan. Ces femmes ouvrières rejouent leur rôle dans un endroit qui leur appartenait. Elles regagnent l’espace duquel elles ont été expulsées à cause des mutations économiques. De même, dans ‘Bade Area’ (2005), des ouvriers temporaires entrent dans une usine et un bureau abandonnés qui sont maintenant des endroits interdits, et ils répètent des gestes du travail qui n’ont plus de sens dans le contexte d’aujourd’hui. De tels films représentent les reliques de l’industrialisation et de la modernisation du pays. En faisant ces films, l’artiste ouvre un espace aux gens défavorisés et les fait entrer « sur scène ». Des images de torture aux films sur des événements de l’industrie moderne, tout le travail de Chen Chieh-Jen trace une lignée continue depuis l’ère de la colonisation jusqu’à l’époque contemporaine régie par le capitalisme. Ce travail incite à réfléchir sur toute forme de domination dans l’histoire aussi bien que dans le présent.

Concernant ‘The Route/La route’ (2006), ce film a été réalisé à l’occasion de la Biennale de Liverpool en 2006. Ici, Chen Chieh-Jen prend comme sujet la grève des dockers de Liverpool survenue en  1995, l’événement déclencheur de grèves dans des ports du monde entier. L’histoire raconte qu’en 1997, un bateau nommé ‘Neptune Jade’ se trouva rejeté par les dockers de tous les ports internationaux, ceux-ci s’associant tous en solidarité contre la privatisation des ports. Sans pouvoir accoster nulle part, le bateau s’est finalement arrêté dans un port à Kaohsiung au sud de Taïwan car les dockers là-bas n’étaient pas au courant de ce mouvement de grève. Néanmoins, ces dockers taïwanais se confrontaient à la même situation et leur grève a été un échec à cause de leur isolation par rapport aux syndicats de dockers d’autres pays. Cette grève non aboutie est devenue l’objet d’enquête de Chen Chieh-Jen ; il a interrogé les gens concernés à Kaohsiung sans trouver aucune archive sur ce bateau. Personne là-bas ne connaît non plus l’existence d’autres syndicats de dockers à l’époque. L’artiste a alors fait venir des dockers de Kaohsiung pour jouer dans ce film. Le processus de création du film est ainsi devenu la possibilité de renverser le statut non-privilégié des dockers.

Par la suite, Chen Chieh-Jen a poursuivi son œuvre en montrant des taïwanais ou des chinois qui ont subi des traitements humiliants lors de leur sollicitations du visa pour aller aux Etats-Unis. En fait, la série d’œuvres intitulée ‘Empire’s Borders’ a été déclenchée par l’expérience désagréable de l’artiste quand il sollicitait un visa  pour aller faire une exposition aux Etats-Unis. Par ailleurs, plus récemment, l’artiste a eu une rétrospective au Musée des beaux-arts de Taipei, le musée le plus important de Taïwan. A l’occasion de la conférence de presse, il a fait venir deux travailleuses du musée qui ont parlé de l’inégalité sur le plan du travail. L’artiste a aussi ouvertement critiqué l’orientation de plus en plus populiste du Musée de Taipei.

Dans son travail artistique aussi bien que dans ses propres manières d’agir, Chen Chieh-Jen cherche toujours à dénoncer l’inégalité et la domination, que ce soit dans l’histoire coloniale, dans le cours de l’industrialisation ou dans la société toujours sous l’influence du capitalisme et celle de l’empire, c’est-à-dire les Etats-Unis. Dans ce sens, le travail de Chen Chieh-Jen représente un acte de résistance. Il transforme l’espace de création en espace d’émancipation.

(Texte écrit et présenté à l’occasion de projection des films de l’artiste au 9 mars 2011 au Cinéma Le Méliès à Paris, dans le cadre de ‘Que faire? art/film/politique proposé par Le Peuple Qui Manque (http://www.lepeuplequimanque.org/2011/9-mars-2011).)

(Lire aussi l’entretien avec l’artiste par Sylvie Lin https://sylvielin.wordpress.com/2012/12/08/interview-with-chen-chieh-jen-part-i/;https://sylvielin.wordpress.com/2012/12/08/history-of-the-photographed-the-age-of-provocation-interview-with-chen-chieh-jen-part-ii/ )

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